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Rites païens et macumba

en plein cœur de Bahia


La tradition dit que Salvador – anciennement Bahia – possède une église pour chaque jour de l’année. En réalité, il y en a septante-six et si des cierges sont allumés à l’intérieur de ces édifices d’une folle décadence baroque, il y en a aussi dehors sur le rebord d’une fenêtre ou sur le trottoir au coin d’une rue. La foi n’a jamais été l’apanage unique de l’église catholique au Brésil, on y vénère aussi les dieux païens du macumba. Fini le temps où Xango, le seigneur de la foudre et du tonnerre, devait revêtir l’aspect de saint Jérôme pour que les coups de fouet ne zèbrent pas le dos des croyants. Le macumba a droit de cité et le « Jornal do Bahia » indique l’heure et le lieu des cérémonies macumbères.

C'est une altercation violente un matin à la réception de l’hôtel entre le directeur de l’établissement et une cliente qui avait attiré mon attention. Propos apaisants de l’homme, supplications puis menaces de la femme, j’avais été pris à témoin au moment de remettre ma clé. Un sort avait été jeté, l’ombre de certains arbres feuillus dans le patio était maléfique.


La femme m’avait saisi le bras d’une main décharnée et aux doigts garnis de bagues. Pour m’en débarrasser, j’avais bredouillé quelques mots de portugais, certainement incompréhensibles. D’ailleurs, j’étais pressé, les plages infinies de Bahia m’attendaient. Incident vite oublié.


Pourtant, étrangement, le soir venu, le magnétisme des divinités païennes – ou simplement la curiosité – m’avait attiré sur le Largo de Pelourinho où les cultes macumbères se déroulent dans des baraques délabrées à l’ombre des clochers violets de Nossa Senhora dos Pretos (Notre-Dame du Rosaire des Noirs, construite par les esclaves, il y a trois cents ans.


Une maison colorée à deux étages bourdonnante de cris et de chants à la sonorité étouffée, une bougie allumée dans l’embrasure de la porte, un rien d’hésitation vaincue aussitôt par la main quelque peu diabolique d’un gamin m’entraînant au fond d’une arrière-cour.


Un enregistreur pour une prise de son ? Signe de tête affirmatif. Mère Isabelle, flattée, avait accepté quelques billets très vite glissés dans la main de bois de Xango effrayant avec ses cornes sataniques. Non, pas de photos. Rien que les yeux pour se souvenir de ce soir où la grande prêtresse, toute vêtue de blanc et au visage extatique, avait chanté et dansé au son lancinant de l’atabaque (instrument sacré) pour des pêcheurs vautrés autour d’elle, la bouteille de cachaça à la main. Yeux glauques embués par l’alcool et brûlés par la fumée de gros cigares. Cris, feulements et voix de velours de Mère Isabelle pour faire oublier les réalités de la misère quotidienne.


Si la pêche fut bonne le lendemain, je ne sais pas. Je me méfie tout de même des rites païens… Pourtant, dites-moi pourquoi, une fois dehors, ivre de cris et de musique, j’avais perçu plus intensément les vibrations de la nuit.

Extraits du « Carnet de route » de Claude Reymond
Archive 150187 Lausanne-Cités

Bonnes adresses
Dormir: l’hôtel Covento do Carmo, Largo do Carmo. Une situation exceptionnelle au coeur de la vieille ville ; dès la nuit tombée, prendre un taxi, c’est plus sûr.
Visiter : le Museu do Carmo, la merveille de ce musée est une statue en bois du Christ flagellé du XVIIIe siècle.
Flâner : le soir, vers les cinq heures, sur la place Terreiro de Jesus, des jeunes s’exercent à la capoeira, un tourbillon de jambes adverses qui, primitivement, était la seule arme de défense des esclaves dont les poignets étaient liés. A Bahia, c’est presque aussi populaire que le football.
Acheter : des peintures naïves sur bois et des miniatures en terre cuite typiques du folklore du sud-est brésilien.